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« Moi ou le chaos »

21 septembre 2010

Mohammed El Baradei a appelé, début septembre, au boycott des prochaines élections parlementaires égyptiennes. Il a jeté le gant devant l’obstruction organisée par le pouvoir. L’issue du scrutin sera une nouvelle fois déterminée par les alchimistes du clan Moubarak.

Depuis son retour au pays, l’ancien patron de l’Agence internationale de l’énergie atomique a été victime d’une campagne de dénigrement systématique de la part du pouvoir. Son entrée en politique risquait, en effet, de bouleverser le système qui avait permis jusqu’ici au parti officiel de régner sans partage, en se présentant comme « modéré » et en agitant le spectre d’une révolution islamiste.

« L’Etat policier égyptien sait y faire, notait récemment Christopher Dicker dans Newsweek. D’un côté, il entretient une certaine mesure d’extrémisme (Nda : sa « tolérance » des Frères musulmans) pour justifier ses mesures répressives ; de l’autre, il écrase les forces passionnément modérées. Si Moubarak n’avait pas les Frères musulmans pour s’opposer à lui, il devrait les inventer. Les modérés ont été pris pour cibles, arrêtés, torturés, incarcérés. »

L’Egypte n’est pas une exception. Partout dans le monde, la ruse des autocrates est bien rodée. Pour dissuader leurs alliés internationaux de leur faire trop rudement la leçon, les régimes forts s’approprient le manteau de la « modération » et prennent grand soin de rappeler que l’alternative à leur règne contesté serait une catastrophe.

« Moi ou le chaos » : la phrase est usée jusqu’à la corde, mais elle impressionne toujours ceux qui, de Washington à Bruxelles, préfèrent les turpitudes de la stabilité aux incertitudes de la liberté. Les dictateurs ont bien compris que leur longévité dépend de leur capacité à empêcher l’apparition d’une opposition démocratique modérée. Alors, la plupart du temps, ils frappent au centre, là où pourrait émerger une « solution de rechange respectable ». Ces calculs et ces manigances ne sont évidemment pas infaillibles. La chasse aux modérés peut parfois mal tourner pour le pouvoir en place. Ainsi, l’assassinat, en 1978, du leader de l’opposition civile nicaraguayenne P. J. Chamorro et celui, en 1983, de l’opposant libéral philippin Benigno Aquino sonnèrent le glas des autocraties kleptocrates de Tachito Somoza et de Ferdinand Marcos. Toutefois, les satrapes les plus sagaces savent que dans les grandes capitales dont ils courtisent les faveurs, l’épouvantail d’un « scénario dupire » établit une équation quasi imparable.

 En 1961, John Kennedy en avait défini les règles. Lassé par Trujillo, le dictateur inoxydable de la République dominicaine, le jeune président démocrate avait donné le feu vert à un « changement de régime ». Cependant, soucieux de ne pas déclencher une révolution qui aurait pu être exploitée par Fidel Castro, récemment arrivé au pouvoir à La Havane, il avait clairement dicté les règles d’engagement de la CIA. « Il y a trois possibilités en ordre décroissant de préférence, déclara-t-il. Un régime démocratique décent, une continuation du régime de Trujillo ou un régime castriste. Nous devrions viser la première possibilité, mais nous ne pouvons réellement renoncer à la deuxième que si nous sommes sûrs de pouvoir éviter la troisième. » Au moins, John Kennedy évoquait-il la nécessité de couper les liens avec un dictateur pour promouvoir un « régime démocratique décent ». Souvent, en effet, les pays occidentaux n’ont même pas eu ce souci. Ils n’ont pas hésité à participer directement à la stratégie visant à créer le vide entre « la peste » du pouvoir autoritaire et « le choléra » de l’opposition extrémiste.

Ils ont régulièrement abandonné les personnalités politiques démocratiqueset modérées dont ils étaient, théoriquement, les plus proches. Parfois, même, ils ont favorisé l’opposition extrémiste au détriment de l’alternative démocratique. Pendant de longues décennies, en Amérique latine, sous les présidences de

Nixon et de Reagan, les réformistes furent considérés comme des «communistes » à Washington, réduisant ainsi le jeu politique aux dictateurs d’extrême droite et aux révolutionnaires d’extrême gauche. Dans le monde arabo-musulman, comme le démontrent Robert Dreyfuss dans Devil’s Game (Le Jeu du Diable) et Mark Curtis dans Secret Affairs : Britain’s Collusion with Radical Islam, les Etats-Unis et la Grande-Bretagne ont régulièrement appuyé des gouvernements et des mouvements obscurantistes et extrémistes, de l’Arabie saoudite aux Talibans, aux dépens de leurs opposants démocratiques. Ce scénario continue de guider les rapports de l’Union européenne et des Etats-Unis à l’égard de nombreux pays dictatoriaux. En dépit de leur rhétorique droits-de-l’hommiste, Washington et Bruxelles abandonnent effectivement à leur sort les démocrates qui rêvent d’instaurer chez eux des systèmes politiques largement inspirés de l’Occident. Seuls quelques programmes de « promotion de la démocratie » corrigent cette impression générale d’abandon.

Enjeu énergétique et géopolitique, l’Asie centrale offre un nouvel exemple de ces politiques ambiguës. L’Union européenne, qui a fait de la démocratie l’un des objectifs de sa stratégie dans la région, a, par exemple, accepté que soit confiée au Kazakhstan la présidence annuelle de l’OSCE (Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe). Or, comme le souligne un récent rapport du Comité de protection des journalistes (New York), le régime Nazarbayev est l’un des plus répressifs de la région. « Parmi les journalistes et les défenseurs des droits humains, c’est la désillusion qui prévaut à l’égard de la communauté internationale, écrit Nina Ognianova. Ils se sentent abandonnés par les institutions et les dirigeants qui sont supposés les appuyer. » En juillet, le journaliste dissident Yesergepov a fait une grève de la faim pour dénoncer l’inaction des Etats-membres de l’OSCE. « Au nom d’autres intérêts, vous avez sacrifié la fonction essentielle d’une institution qui faisait naguère autorité pour devenir les complices involontaires de ce qui se passe dans mon pays », a-t-il déclaré.

Comme hier en Amérique latine, comme aujourd’hui en Egypte ou en Asie centrale, les « alliés naturels » des démocraties sont délaissés au profit de régimes autoritaires, « amis » sonnants et trébuchants de l’Occident.

Source: Le Soir, 21.09.2010

Jean-Paul Marthoz

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